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"La scripte et le réalisateur"

À la une des Petites Nouvelles

Publié le 6 octobre 2012

Interview de Bénédicte Kermadec (extraits)

LES PETITES NOUVELLES : Le métier de scripte est généralement peu connu du grand public : vous êtes dans les coulisses d’un tournage. En quoi consiste votre profession ?

Bénédicte Kermadec : C’est un métier absolument pas connu. Les gens pensent que nous écrivons les scénarios ou alors vaguement, ce qui se rapproche un peu plus de notre métier, que nous nous occupons des raccords, costumes ou coiffures. Mais en réalité, ce n’est pas du tout ça, ou en tout cas ça va bien au-delà. Nous ne travaillons pas sur l’écriture d’un scénario, en revanche c’est vrai que nous l’étudions sur sa continuité, sur les enchaînements de séquences, l’évolution des personnages. La continuité degré zéro ce sont effectivement les raccords costumes, maquillage, coiffure, accessoires ou décors ; mais surtout la continuité ce sont les rythmes, l’évolution des personnages, des faits, nous pouvons même aller jusqu’à l’élégance de la mise en scène, l’élégance de l’enchaînement des plans. C’est de l’écriture cinématographique, la partie qui m’intéresse le plus.

Être scripte c’est avant tout collaborer avec le réalisateur ?

Exactement : nous entretenons une relation très proche avec la mise en scène. Notre travail n’est pas perceptible justement parce qu’il ne passe pas par un changement technique ou artistique, tel que le son, l’image, le décor, les costumes, mais dans une collaboration à la mise en scène. Nous sommes en quelque sorte des témoins : on a la mémoire du film, la mémoire des intentions de la mise en scène, la mémoire des choix qui ont été faits à différents moments, mais on fait aussi le lien avec le montage, la mise en scène elle-même, l’écriture cinématographique, l’enchaînement des plans. On assure, on veille, on collabore pour que tous les éléments de la mise en scène soient toujours respectés et dans l’urgence d’un tournage, dans les contraintes de dernière minute, imprévus techniques ou retards, il faut que l’essentiel de la mise en scène soit préservé. Nous ne sommes tenus par aucun autre élément que le respect des intentions de la mise en scène.

Vous avez fait des études de cinéma à Londres. Qu’est-ce qui vous a donné envie de suivre ce cursus ?

Probablement les nombreux voyages que j’ai faits dans mon enfance où je me suis tout de suite intéressée aux différentes démarches artistiques que je retrouvais dans tous les pays où j’ai vécu. J’avais cela en commun avec des gens que je ne connaissais pas depuis longtemps et qui venaient de tous les continents : grâce à l’art nous parlions le même langage. C’est par des rencontres avec des artistes-peintres, des sculpteurs, des photographes, que j’ai réalisé assez tôt que c’était ça qui m’intéressait. Pourquoi le cinéma ? A un moment donné j’ai vraiment pensé que ce serait plutôt la photographie, et puis finalement le cinéma m’a permis de concrétiser des projets, et de gagner ma vie plus facilement. En parallèle, je travaillais avec un groupe d’artistes-plasticiens, nous faisions des événements multimédias ; cela me permettait d’expérimenter des choses différentes, et en même temps de continuer à me spécialiser dans le cinéma. Malheureusement, à Londres, j’ai eu beaucoup de mal à travailler à cause des syndicats qui étaient très protectionnistes : en tant que résidente étrangère, j’ai eu du mal à être sur un plateau de cinéma en Angleterre.

Comment êtes-vous arrivée au métier de scripte ? S’agit-il du métier que vous vouliez exercer au départ ?

C’était plus la mise en scène. Mais le métier d’assistant-réalisateur, qui préparait soi-disant à la mise en scène, m’a paru très rapidement peu excitant : les assistants-réalisateurs sont plus dans l’organisation du plateau et la gestion du temps que dans la création. Encore que, à l’époque où j’ai démarré, les assistants-réalisateurs travaillaient beaucoup en préparation, s’occupaient des castings, même sur le plateau ils avaient un regard artistique. Aujourd’hui je trouve qu’ils l’ont énormément perdu : ils sont moins dans le domaine artistique. Domaine que les scriptes ont pour leur part gagné.

Vous avez également réalisé plusieurs films et documentaires. Qu’est-ce qui vous a attirée dans la réalisation ?

Ce sont des projets que j’ai faits en parallèle. J’ai toujours fait des choses en annexe, surtout des documentaires d’ailleurs, car ce qui me plaît c’est de participer à des travaux collectifs sur des sujets en prise avec la société.

Quelles qualités faut-il avoir pour être scripte ?

Il faut évidemment avoir le sens de l’observation et un esprit de synthèse. Il faut être capable d’avoir en tête l’ensemble du film, ce qui est fondamental, savoir mettre en parallèle et réfléchir aux différentes conséquences si un changement intervient. Mais il faut aussi réussir à relier les différents pôles de tournage : ce qui est intéressant c’est d’être à une place centrale dans le sens où nous devons communiquer avec l’ensemble des départements : la décoration, les accessoires, les costumes, le maquillage. Avec tous les pôles que l’on trouve sur un tournage, nous faisons le lien.

N’est-il jamais frustrant de travailler dans l’ombre du réalisateur ?

Le metteur en scène est vraiment au centre du processus de création d’un film donc il est primordial qu’un réalisateur ou une réalisatrice soit l’élément moteur et que tout le reste fonctionne à partir de ce moteur-là. En tant que collaboratrice, je m’assure que tous les choix et options qui ont été réfléchis, choisis, ou évoqués par lui ou par elle à un moment donné se retrouvent à la mise en scène. Quand, de temps en temps, il y a une contradiction, ou si moi brutalement j’ai un doute, je l’exprime mais c’est afin que le réalisateur puisse renforcer ses propres convictions : je suis vraiment là pour lui permettre d’aller plus loin, d’aller là où il avait envie d’aller, et s’il le faut, de mettre le doigt sur une contradiction, sur un doute. Au cinéma, le doute en préparation est une chose, mais à un moment donné il faut faire des choix, d’autant plus que le temps de tournage est très réduit. Le scripte est un interlocuteur à qui parler de ses doutes, quelqu’un qui peut dire que tel choix va entraîner telles modifications, telles conséquences. Cela permet au réalisateur, quand il y a un bon rapport de confiance, de réfléchir à voix haute et de pouvoir débattre. Si nécessaire.

Vous faites partie d’une association de scriptes « Les Scriptes associés ». En quoi consiste cette association ?

Le metteur en scène est obligé de travailler avec une équipe, il ne peut pas faire ça tout seul contrairement au peintre ou à un auteur, du coup l’esprit d’équipe est fondamental. Dans ce travail collectif il y a des métiers tels que celui de scripte où la transmission des expériences et du savoir-faire est essentielle. Le cinéma, ce n’est pas simplement une question technique, c’est aussi du relationnel, et c’est également faire face à des choses toujours nouvelles, inattendues. Toutes ces expériences doivent être transmises aux plus jeunes : c’est pour ça que l’association existe. Mais elle permet aussi aux scriptes de se retrouver puisque que nous ne travaillons jamais ensemble. C’est un échange mutuel et une réflexion sur la manière de transmettre.

Quelles sont les difficultés du métier de scripte ?

Je ne parlerais pas de difficulté mais il existe une caractéristique propre au métier de scripte : nous ne sommes pas derrière une technique ou une machine comme pour le son ou la lumière. Par conséquent, notre métier est impalpable, imperceptible ; mais c’est justement tout l’intérêt, je trouve que nous avons une liberté incroyable dans notre façon d’exercer notre métier.

Propos recueillis par Juliette Jakubowicz

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