La scripte est la mémoire du film - la « Fée Clochette » - elle me reparle du scénario quand je m’en éloigne plus ou moins volontairement. Elle s’assure qu’il s’agit d’un choix et non d’un oubli. Elle assure la continuité du film, non seulement les raccords localement, mais aussi la cohérence globale... Bruno Podalydès

APPEL A DES ÉTATS GÉNÉRAUX DU CINÉMA - JEUDI 6 OCTOBRE 2022

Publié le 28 octobre 2022

COMPTE RENDU : APPEL À DES ÉTATS GÉNÉRAUX DU CINÉMA - LE JEUDI 6 OCTOBRE 2022

Compte-rendu rédigé par Angèle Pignon et Emilie Delaunay. Relecture d’Anaïs Delpierre.
A retrouver en PDF ci-joint ainsi que le compte-rendu de l’AFSI

1. Insurmontable, la crise 2. Menaces sur la création 3. Quelles conséquences dans les salles ? CONCLUSION


Pour commencer, une intervention de Jack Lang :

L’ancien ministre de la culture et président de l’institut du monde arabe nous dit que l’art et la culture sont des impératifs absolus qui doivent l’emporter sur une logique marchande et que les plateformes ne remplaceront jamais le partage qu’il y a en salles. Le ministère de l’éducation nationale a un travail à faire pour donner le goût du cinéma en salles aux enfants, aux ados.

Aussi, il faut résister à l’américanisation, qui est une invasion dans beaucoup de domaines.

Il nous rappelle que le système français tient grâce à la chronologie des médias.
Enfin, il nous met en garde : attention à ne pas céder à la course à l’audience. Dans les années 90, les chiffres étaient bas aussi. Ne paniquez pas !

Vive la vie et vive le cinéma !

Ceux qui ont impulsé cet appel :

Elisabeth Perez, productrice
Judith Lou Lévy, productrice
Cyril Brody, scénariste
Axelle Robert, réalisatrice
Grégory Gajos, distributeur
Gautier Labrusse, exploitant

Il est question de tirer un signal d’alarme. Il y a eu des groupes de travail tout l’été.
On va faire aujourd’hui un état des lieux du cinéma en France et si à l’issue de cet après-midi, on a envie de continuer, c’est qu’il se passe quelque chose d’important aujourd’hui.

1. Insurmontable, la crise

Constat d’une crise

Étienne Ollagnier, distributeur et président du syndicat des distributeurs
Au-dessus de son bureau, une photo de Jean Marais et d’autres acteurs avec une pancarte « Il faut sauver le cinéma français » > 1948. Et puis, une couverture de Paris Match avec Marylin Monroe "Le cinéma va-t-il disparaître ? » > 1953. Il y a eu plusieurs crises.
Il trouve qu’il est urgent de faire revenir les gens dans les salles. Les causes de la crise sont multiples :
 conjoncturelle, le Covid, le traitement des lieux de culture... Il y a eu une fracture. 2019 a été, particulièrement, une très bonne année. Et après la crise sanitaire que nous avons traversée, nous constatons que les spectateurs ne reviennent pas.
 structurelle : à cause du vieillissement des publics, la concurrence des plateformes, la concentration. Et cette idée reçue persistante que le ticket coûte cher.

Gautier Labrusse, exploitant
Les spectateurs sont revenus en nombre après le premier confinement, ils étaient en manque et étaient heureux de retrouver les salles mais après le deuxième confinement, les habitudes ont changées, ils ne sont pas revenus. Ils ont investi dans des grands écrans et des abonnements aux plateformes.
Il y a un désenchantement (Polanski, les césars...) et puis, les termes comme « non- essentiel », « dématérialisé » ont créé un désamour.

Séverine Rocaboy, exploitante
Le retour en salle était joyeux mais aujourd’hui, les films qui font des entrées sont des remakes ou des gros films.
On a besoin de recréer de la cinéphilie. L’urgence est la formation des spectateurs de demain.

Pourtant le cinéma a déjà surmonté des crises graves

Saïd Ben Saïd, producteur
Le cinéma a déjà surmonté des crises graves. Après guerre, les films américains qu’on aime ont envahi les salles. Le gouvernement a investi dans le cinéma, et le CNC a été créé pour résister à l’afflux des films américains sur nos écrans.
Il rappelle que le CNC distribue l’argent des exploitants aux productions, via la taxe sur les billets. De manière automatique et sélective. Il nous met en garde : il ne faut pas déstabiliser notre système en mettant des critères de rentabilité.
Les Etats Généraux n’ont pas comme but de se substituer aux syndicats, il s’agit d’être le plus nombreux possible pour renverser le cours des choses.

Vidéo d’un cinéaste israélien
Rappel que tous les cinémas du monde n’ont pas la chance d’avoir ces aides.
D’autres cinémas, ailleurs en Europe, sont très affaiblis

Charles Tesson, critique, historien du cinéma et vice-président du syndicat de la critique
Dans beaucoup de pays, le CNC est un modèle, et le festival de Cannes est un but pour tous les réalisateurs étrangers.
Il nous raconte son conseil au ministre en Corée : donner le goût du cinéma aux élèves.
Dans les festivals étrangers, on aime le cinéma français. Il y a un vivier de producteurs qui révèlent des réalisateurs fous. Et c’est à consolider.

Marine Francen, réalisatrice
L’Italie est un pays très fragilisé dans sa cinéphilie depuis le covid car il n’existe pas de chronologie des médias. 30 jours après leurs sorties, les films se retrouvent sur les plateformes. Nous sommes réellement en danger. 500 salles ont déjà fermées. et dans une ville comme Venise où se joue un des plus grands festivals mondiaux, il n’y a plus de salle de cinéma.
En Espagne, 40% en moins de soutien public. Les salles sont désertées, elles n’ont pas pu se moderniser et ont fermé. La production nationale en langue espagnole s’affaiblit. Il y a une pénurie de technicien pour tourner les films espagnols car les productions américaines sont venues en masse tourner pour les plateformes.

Vidéo de Steve Zebina – Organisateur d’un festival en Martinique
Les Etats Généraux sont importants pour préserver le système français, un système vertueux très envié par nos voisins les caribéens. Il faut néanmoins trouver un moyen de le faire évoluer.
Nos pouvoirs publics ont-ils vraiment pris la mesure du danger ?

David Thionville, producteur
Il y a eu des mesures exceptionnelles. Et dans un contexte très difficile, de beaux films sont sortis et ont été récompensés.
On ne comprend pas la suppression de la redevance.

Judith Lou Levy, productrice
Tout est une question de volonté politique. On aurait dû réfléchir pendant ces deux années de covid, mais on ne l’a pas fait. Il n’est pas trop tard pour commencer à réfléchir maintenant.
La stratégie a été à court terme. Maintenant, il faut penser à pérenniser.
Oui, il y a eu des crises mais c’est la première fois que les pouvoirs publics ne répondent pas. Il va falloir faire pression ensemble. Même si on n’a pas le temps, qu’on a des films à faire, etc.

Place aux interventions du public :
• Une jeune critique de cinéma : les revues de cinéma soutiennent la démarche mais il faut savoir qu’elles sont très peu aidées.
• Sarah Legrain, députée, vice-présidente de la commission des affaires culturelles et de l’éducation : elle est là pour nous.

2. Menaces sur la création

Anna Longo, philosophe
Les œuvres d’art ne sont pas de l’information. Elles sont inépuisables et éternelles.
Le métavers est une plateforme qui favorise l’échange mais où la place du public devient un service offert pour une entreprise privée.

Agnès Jaoui, réalisatrice
Le monde change, mais plus que jamais, les gens ont besoin d’histoires. La drogue la moins toxique ressemble à un grand N rouge.
Les pouvoirs publics soutiennent le secteur mais le secteur est sans dessus- dessous. Les habitudes du public changent.
Les films, au cinéma, ont de plus en plus de mal à se monter.
On ne comprend pas les règles du jeu des plateformes (comment est calculé le succès, quelles sont les retombées financières...). On ne comprend pas leurs obligations car il y a des clauses confidentielles.
Voilà que le gouvernement supprime la redevance. Voilà que le CNC semble vouloir rentrer dans une logique de marché. Les salaires à tous les postes sont réduits. Mais il ne faut pas détruire la liberté du créateur. Il faut importer le système du cinéma sur les plateformes, et non l’inverse.
U2R, (le syndicat des réalisatrices et des réalisateurs) a été créé. Mais tous les cinéastes doivent s’unir. Elle invite les réalisateurs de cinéma à les rejoindre.

Les règles ont changé. Des formes plates arrivent avec d’énormes moyens ! Et ces plateformes ont l’habitude de traiter avec des syndicats. Mais le pouvoir est entre NOS mains. Ensemble, trouvons des solutions. Il faut trouver des nouvelles règles pour ces nouvelles donnes.

Un art et une industrie

Philippe Carcassonne, producteur
Est-ce que l’on fait de l’art ou de l’argent ?

Arthur Harari, réalisateur
Il nous parle du rapport que Boutonnat a remis à Macron avant d’être à la présidence du CNC sur le financement du cinéma : les objectifs sont de rendre plus rentable le secteur, rendre plus compétitifs le cinéma, en réduisant le nombre de films produits, en fusionnant le cinéma et l’audiovisuel.
"On enfonce beaucoup de portes ouvertes aujourd’hui, mais ça ne fait pas forcément de mal alors que les portes sont en train de se refermer"
Si on admet l’art doit se mettre au pas de l’industrie, on peut prendre comme modèle le monde anglo-saxons. Le marché est dérégulé. Qu’en est-il du cinéma d’auteurs aux Etats-Unis ? Il y a quelque chose de l’ordre de l’étranglement.

Philippe Carcassonne, producteur

Il énumère les évènements mondiaux où l’art a sauvé l’industrie.
Il est sûr que les pouvoirs publics adhèrent à cet aphorisme : "Assurer et assumer le cinéma comme art, sa diversité, ses tâtonnements, ses erreurs, ce n’est pas seulement une mission de la culture française, c’est aussi un impératif de son industrie." André Malraux

Une écriture en question


Cyril Brody, scénariste et co-président des scénaristes de cinéma associés

Le CNC souhaite des scénarios plus ambitieux et mieux-écrits.
France 2030 : Le CNC promeut une re-qualification nécessaire pour l’écriture sérielle, une formation au travail de commande et d’impulser un rythme de production pour les 600 scénaristes français.
Il fait le point. L’écriture pour le cinéma constitue un temps de recherche et d’élaboration de la pensée du film à venir, une étape de création.
Il ne faut pas croire que le cinéma, l’audiovisuel et plateforme forment une seule et grande fabrique de l’image dans leur mode de création et de diffusion.

Un cinéma à deux vitesses

Elisabeth Perez, productrice
Le programme France 2030 : "grande fabrique de l’image"
Un des objectifs est d’attirer les grosses productions de séries étrangères dans nos studios. Les petites entreprises sont en danger, presque poussées vers la sortie.
Les investissements des distributeurs ont chuté de 20% en dix ans. Mme la ministre a prévu une aide aux distributeurs de 4 millions, et c’est très léger. On attend d’autres dispositifs.

Axelle Ropert, réalisatrice
La mise en scène est le cœur du cinéma et on ne le sait pas assez ! Ce n’est pas du vernis pour faire joli. Il est constitutif de notre art. Et là, la mise en scène est gravement attaquée. L’arrivée de la série a vidé de sa substance la mise en scène, notamment avec les pitchs.
« La mise en scène, c’est la mélodie qui reste en tête quand on a oublié les paroles de la chanson. » Ce sont les mots d’une enfant et ils sont très justes !

Yves Cape, directeur de la photographie, AFC

Les opérateurs soutiennent la mise en scène et les producteurs !
Il est important que nous soyons tous réunis, malgré les différents entres les techniciens, les producteurs, les exploitants... le chantier est énorme mais il ne faut pas paniquer. Retenons ce que nous a dit Jack Lang (qui dort), ne paniquons pas !
Il faut faire comprendre au gouvernement que nous avons besoin de la protection du CNC. Rappelons donc les missions du CNC : soutenir, réglementer, promouvoir- diffuser, coopérer, négocier et protéger.

Place aux interventions du public :
• Radu Mihaileanu, réalisateur, vice-président de l’ARP : les pouvoirs publics semblent aller vers un glissement qui ne nous satisfait pas, en France. On ne veut pas que le peuple français deviennent des abonnés.
• Gilles Porte a mis un caillou dans la porte et a fait entrer quelqu’un :
• Raphaël, étudiant de la section Image à Louis Lumière, inquiet. Un courrier a été envoyé à la ministre des enseignements supérieurs. Les locaux de l’école va devoir céder la place aux jeux olympiques. Des partenariats avec Amazon et avec Tic-toc ont été établi par l’école. Dans trois ans, on fêtera les 100 ans de Louis Lumière mais on fêtera quoi ?
• Abraham Ségal, cinéaste, a assisté aux états généraux de mai 68. La révolte est nécessaire. Il y a un lien entre la révolte et la création. S’il y a une crise économique, c’est qu’il y a un problème de désir. Ça devra être un thème de ces états généraux.
• Jackie Buet, cofondatrice du festival du Films de Femmes de Créteil veut que plus de femmes soient citées. Et il faut transformer la colère en partage. Soyons plus virulent.
• Denis Gravouil, chef opérateur, CGT : si le CNC et le ministère de la culture ne sont pas venus, allons à eux. Dans la rue !
• Anais Bertrand, vice-présidente du syndicat des producteurs indépendants : elle défend le format court, qui est absent des conventions.
• Manuela Frésil, cinéaste documentaire. C’est un secteur qui a déjà vécu ce qui se passe en ce moment pour le cinéma. Et le documentaire, c’est aussi de la mise en scène. Et ils n’ont plus de moyens.

3 - quelles conséquences dans les salles ?

Vidéo de Virginie Efira
Résistance à l’uniformisation à la française grâce à la pluralité des contenus.

Une histoire sans fin

Lucas Belvaux, réalisateur
Il fait l’historique de l’ADRC, né en 1983, sa lutte pour l’exception culturelle, le désastre des multiplex et de sa carte illimitée.
Le cinéma n’est pas un produit de consommation courante.

On voit d’abord un film en salle

Christine Beauchemin-Flot, exploitante, co-présidente du syndicat des Salles Art & Essai
Elle défend la préservation de l’indépendance des salles de cinéma d’art et d’essai. Choix affirmé pour cultiver la singularité d’une ligne éditoriale, c’est un rôle social et citoyen, et une liberté d’expression.
Il faut réaffirmer le rôle du CNC.
« Le cinéma est un transport en commun » Fellini

Plus = moins

Jane Roger, distributrice, co-présidente du syndicat des distributeurs indépendants
Déjà en 2003, dans un texte de Jean-Henri Roger, "Les films qui sortent sur 10 écrans sont moins bien traités que ceux qui occupent massivement l’espace. Résultat, plus d’écrans = moins de diversité"
En 2022, les films se sont pas fragiles, ils sont fragilisés. Nous n’arrivons plus à faire notre travail, car nos films sont relégués sur les étagères inaccessibles pour les spectateurs : ils sortent à 11h le matin, sur très peu de copies.
C’est le repli, la concentration, la standardisation et la porte ouverte à un nivellement des oeuvres vers le bas et à la disparition progressive de la diversité. Le politique peut changer la donne en régulant, en accompagnant, en compensant l’ultra-concentration, en éduquant le spectateur aussi.

Moins = plus
Clément Schneider, réalisateur et co-président de l’Acid
Le mot de crise empêche de penser ce qui arrive au cinéma. Avant le covid 80% de films occupaient 32% des séances.
Robert Guédiguian a dû faire 5 échecs commerciaux avant que ses films ne fonctionnent en salles. Moi, aujourd’hui, j’ai fait 2 films et je ne sais pas si j’arriverai à en faire 5.
La salle, au-delà de l’expérience collective

Pierre Salvadori – Réalisateur
Pouvons-nous citer un cinéaste dévoilé par une plateforme ?
Notre système ne fonctionne que si un système politique nous porte.
La diversité du cinéma français

Grégory Gajos – Distributeur
En France nous avons la chance d’avoir un grand vivier de cinéastes.

CONCLUSION

Tout reste à faire. Il faut demander aux pouvoirs publics incarnés dans le CNC les Etats Généraux du cinéma. S’ils ne veulent pas en prendre compte, on passe à la révolte.