Une scripte veille sur le film en douce, par opposition à la nécessaire évidence des relais créés par l’assistant de la mise en scène. Elle oblige tout le monde à se poser les vraies questions, non pas « comment faire » mais « pourquoi faire ». Claire Denis

Noter pour ajuster . Le travail de la scripte sur un plateau de tournage

Gwenaële Rot

Publié le 12 mars 2014

Sociologie du Travail (vol. 56, janv–mars 2014)

Méthodologie

Cette enquête s’appuie sur trois types de sources : des entretiens réalisés auprès d’une vingtaine de scriptes françaises débutantes, expérimentées ou très expérimentées, ayant travaillé sur des longs métrages de cinéma de genres différents, à gros ou petits budgets, et d’autres professionnels du cinéma (réalisateurs, maquilleurs, habilleurs, chefs opérateurs-cadreurs, chefs machinistes, etc.) [1] ; des observations de tournage (sur une douzaine de films, une trentaine de jours de tournage) ; la consultation de 25 scénarios et d’autres écrits de travail communiqués par les scriptes rencontrées ou archivés à la bibliothèque du film de la cinémathèque française.

En effet, après le dernier clap, les scriptes conservent souvent leur scénario annoté auquel sont parfois rajoutés des signes plus personnels : autographes, photos des membres de l’équipe décorent parfois la couverture et signalent qu’une aventure est terminée. Les scriptes sont souvent attachées à cet album, un bel objet de surcroît.
Mais à la suite d’une réflexion collective [2], certaines ont décidé de déposer « leurs » scénarios à la Cinémathèque française. Ce geste contribue à affirmer le caractère créatif de leur contribution à l’activité cinématographique.

Les entretiens des scriptes, d’une durée de deux à trois heures, ont été réalisés soit à leur domicile, soit chez moi, soit à la cinémathèque. La plupart du temps ils ont été menés scénario en main. Le scénario est en effet un véritable dispositif activateur de mémoire, qui s’offre aussi comme témoin de l’accomplissement d’une activité complexe.

Résumé

Le tournage d’un film est caractérisé par la discontinuité des étapes de fabrication et la survenue de nombreux aléas, ainsi que par un foisonnement d’initiatives non programmées et l’émergence de controverses liées au tâtonnement créatif.

C’est à la scripte qu’incombe la tâche de veiller à la « continuité du film », dont dépend la qualité du montage et la vraisemblance de ce qui sera projeté sur l’écran.
Une intense activité scripturale lui incombe alors pour garder en mémoire les étapes de fabrication. Ces écrits sont la trace « utile » d’une activité complexe qui prend tout son sens dans le dense mais discret travail relationnel prolongeant l’activité scripturale.

Nous montrerons en quoi, dans une organisation fragile comme celle du cinéma, la coopération au travail peut être pensée comme une activité métrologique d’ajustement participant à l’œuvre de création.

Sommaire

  1. Le cadre productif et l’enjeu des raccords
    1. La scripte dans la division du travail cinématographique
    2. Continuité et raccords
  2. Les écrits de travail au service de la construction de l’attention
    1. Traces de scriptes sur scénario : écritures de préparation, écritures de tournage
    2. La construction de la vigilance, une affaire de mobilisation collective
  3. La scripte dans l’action : signaler et répondre
    1. Intervenir dans le tournage
    2. Répondre aux sollicitations
  4. Conclusion

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Notes

[1Une trentaine de personnes ont été interviewées dans le cadre d’une enquête encore en cours sur le tournage des films. Les interviews ne portaient pas spécialement sur le travail des scriptes, mais ce sujet pouvait être abordé lorsqu’ était évoquée la question de la coopération avec les autres corps de métier.

[2Au sein de leur association professionnelle, « Les scriptes associés » (LSA),fondée en 2005 et qui comprend quatre-vingts membres en 2013.